Le cuisinier du Décameron : quand gastronomie, effronterie & répartie s’entrecroisent
Connaissez-vous le Décameron ? Publié entre 1349 et 1353, il s’agit d’un recueil de cents nouvelles, écrit par l’auteur florentin Giovanni Boccaccio, dit Boccace.

Enluminure illustrant la quatrième nouvelle de la sixième journée du Décameron de Boccace, traduit par Laurent de Premierfait. Issue d'un parchemin de 395 feuillets, reliure en maroquin vert, aux armes de Paulmy, XVe siècle,
Provenance : Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, cote Ms-5070 (version numérique ici)
Le cuisinier et la grue
Boccace, Décaméron, Sixième journée, Nouvelle IV
Au cœur du Décaméron de Boccace, chaque journée obéit à un thème choisi. La sixième journée célèbre l’esprit, la repartie et la vivacité d’esprit. Autant de traits qui permettent d’éviter les dangers ou de se tirer d’affaire grâce à la parole.
La nouvelle du cuisinier et de la grue, en est l’un des exemples les plus savoureux.
L’histoire : quand un mensonge devient esprit
Le riche citoyen florentin Messire Conrard capture une grue à la chasse et charge son cuisinier vénitien, Quinquibio, de la lui préparer. Tandis que l’oiseau rôtit, une femme du voisinage, Brunette, dont le cuisinier est amoureux, réclame une cuisse. Ce dernier cède et la lui offre.
Lorsque la grue est servie, Conrard s’étonne de n’en voir qu’une seule patte. Pris de court, Quinquibio affirme avec aplomb que les grues n’en ont qu’une. Le maître, furieux, décide de vérifier le lendemain.
Au bord d’un ruisseau, ils découvrent des grues endormies sur un pied. Le cuisinier triomphe, jusqu’à ce que Conrard les effraie en criant : « Hou ! hou ! hou ! », révélant ainsi leur seconde patte.
Alors, Quinquibio réplique :
« Mais, monsieur, vous ne criâtes pas “Hou ! hou ! hou !” à celle d’hier soir. »
Cette réponse si vive et ingénieuse arrache un rire à Conrard, qui lui pardonne aussitôt.
La parole comme art de vivre
Sous l’apparente légèreté de l’anecdote, Boccace déploie une réflexion profonde sur la parole.
Dans un monde où la hiérarchie impose le silence, le langage devient un espace de liberté. Quinquibio n’est ni savant ni courageux : il est simplement habile. Sa bêtise initiale se transforme en victoire grâce à son esprit.
Le mot, ici, vaut plus que la vérité et l’intelligence, dans cette nouvelle, n’est pas celle du savoir mais celle de la vivacité, du sens de la situation. Boccace en fait une vertu humaine, légère et salvatrice.
Cette nouvelle, comme beaucoup d’autres du Décaméron, prouve que le rire n’est pas qu'un simple divertissement, mais qu' il est aussi un mode de sagesse.
NOUVELLE IV - LE CUISINIER
Texte issus de la traduction de Sabatier de Castres, Contes de Boccace, p.458 👈
" Mme Laurette avait cessé de parler, et toute la compagnie avait applaudi à la répartie de Mme Nonne, lorsque le Reine commanda à Mme Néiphile de conter sa nouvelle. Quoique les bons mots, dit aussitôt cette dame, soient le fruit d'une imagination vive, cependant le hasard en fournit quelquefois à des gens bornés qui ne les eussent jamais trouvés, s'ils avaient eu le loisir de les chercher longtemps. Je vais vous en donner un, exemple dans la nouvelle que voici.
Vous pouvez avoir entendu dire ou avoir vu par vous-mêmes que messire Conrard, citoyen de Florence, a toujours été homme de grande dépense, libéral, magnifique, aimant beaucoup les chiens et les oiseaux, pour ne rien dire de ses autres goûts. Un jour, à la chasse du faucon, il prit une grue, près d’un village nommé Perctola. La trouvant jeune et grasse, il ordonna qu’on la remît à son cuisinier pour la rôtir et la servir à son souper. Notez bien que ce cuisinier, Vénitien d’origine, et qui portait le nom de Quinquibio, était un sot accompli. Il prend la grue et la fait rôtir de son mieux. Elle était sur le point d’être cuite, et répandait une excellente odeur, lorsqu’une femme du quartier, appelée Brunette, dont Quinquibio était amoureux, entra dans la cuisine. L’agréable fumée qu’exhalait l’oiseau qu’on venait d’ôter de la broche fait naître à cette femme l’envie d’en manger, et aussitôt de prier instamment le cuisinier de lui en donner une cuisse. Celui-ci se moque d’elle, et lui répond en chantant : « Vous ne l’aurez pas, dame Brunette, vous ne l’aurez pas de moi. – Si vous ne me la donnez, répliqua la femme, je vous jure que vous n’aurez jamais rien de moi. » Après plusieurs paroles de part et d’autre, Quinquibio, qui ne voulait pas déplaire à sa maîtresse, coupe la cuisse et la lui donne. Il y avait ce jour-là, au logis, grande compagnie à souper. La grue fut servie avec une seule cuisse. Un des convives, qui fut le premier à s’en apercevoir, ayant montré de l’étonnement, messire Conrard fit appeler le cuisinier, et lui demanda ce qu’était devenue l’autre cuisse. Le Vénitien, naturellement menteur, répondit effrontément que les grues n’avaient qu’une jambe et une cuisse. « Crois-tu donc que je n’aie jamais vu d’autres grues que celle-ci ? – Ce que je vous dis, monsieur, est à la lettre ; et si vous en doutez encore, je me fais fort de vous le prouver dans celles qui sont en vie. » Tout le monde se prit à rire de cette réponse : mais Conrard, ne voulant pas faire plus grand bruit à cause des étrangers qu’il avait à sa table, se contenta de répondre au lourdaud : « Puisque tu te fais fort, coquin, de me montrer ce que je n’ai jamais vu ni entendu dire, nous verrons demain si tu tiendras ta parole ; mais, parbleu, si tu ne le fais pas, je t’assure que tu te souviendras longtemps de ta bêtise et de ton opiniâtreté ; qu’il n’en soit à présent plus question : retire-toi. » Le lendemain, messire Conrard, que le sommeil n’avait point calmé, se leva à la pointe du jour, le cœur plein de ressentiment contre son cuisinier. Il monte à cheval, le fait monter sur un autre pour qu’il le suive, et va vers un ruisseau, sur le bord duquel on voyait toujours des grues au lever de l’aurore. « Nous verrons, lui disait-il en chemin, de temps en temps, d’un ton de dépit, nous verrons lequel de nous a raison. » Le Vénitien, voyant que son maître n’était pas revenu des premiers mouvements de sa colère, et qu’il allait se trouver confondu, ne savait comment faire pour se disculper. Il aurait volontiers pris la fuite s’il eût osé, tant il était épouvanté des menaces du gentilhomme. Mais le moyen, n’étant pas le mieux monté ? Il regardait donc de tous côtés, croyant que tous les objets qu’il apercevait étaient autant de grues qui se soutenaient sur deux pieds. Arrivés assez près du ruisseau, il fut le premier à en voir une douzaine, toutes appuyées sur un pied, comme elles font ordinairement quand elles dorment. Il les montre aussitôt à son maître, en lui disant : « Voyez donc, monsieur, si ce que je vous disais hier au soir n’est pas vrai : regardez ces grues, et voyez si elles ont plus d’une jambe et d’une cuisse. – Je vais te faire voir qu’elles en ont deux, répliqua messire Conrard ; attends un peu ; » et s’étant approché, il se mit à crier : Hou ! hou ! hou! À ce bruit les grues de s’éveiller, de baisser l’autre pied et de prendre ensuite la volée. « Eh bien, maraud, dit alors le gentilhomme, les grues ont-elles deux pieds ? Que diras-tu maintenant ? – Mais, monsieur, repartit Quinquibio, qui ne savait plus que dire, mais vous ne criâtes pas : Hou ! hou ! hou ! à celle d’hier au soir ; car si vous l’aviez fait, elle aurait mis à terre, comme celles-ci, l’autre pied. » Cette réponse ingénue plut si fort à messire Conrard, qu’elle désarma sa colère ; et ne pouvant s’empêcher de rire : « Tu as raison, Quinquibio, lui dit-il, j’aurais dû vraiment faire ce que tu dis : va, je te pardonne ; mais n’y reviens plus. »
C’est ainsi que par une repartie tout à fait plaisante, le cuisinier esquiva la punition et fit sa paix avec son maître."
Le Décaméron : un livre pour rester vivant
Lorsque Boccace (1313-1375) écrit le Décaméron (1349-1351), il marque l'entrée d'un genre nouveau dans la littérature européenne en langue vernaculaire : la nouvelle en prose. Car même si les récits étaient présent dans la littérature religieuse (en latin ou en vulgaire), ils n'avaient auparavant qu'un rôle illustratif.
En 1348 la peste noire ravage Florence, emportant familles, enfants, cités entières. Dans ce monde paralysé par la mort, Boccace choisit de faire entendre des voix, de raconter des histoires.
Le cadre : Florence, 1348, fuir la mort, inventer un refuge
Florence, 1348, la peste noire sévit. Dix jeunes Florentins – sept femmes et trois hommes – se rencontrent par hasard dans l’Église de Santa Maria Novella et décident de quitter la cité malade. Cette brigata se retire dans une villa à la campagne, entourée de jardins, de collines lumineuses et d’une nature encore intacte. Ils établissent un rituel : chacun devra raconter quotidiennement une histoire illustrant le thème choisi par le roi ou la reine de la journée.
Dix narrateurs, dix journées, cent récits. Ainsi naît le Décaméron, dont le titre vient du grec ancien et signifie « dix jours ».
Cent récits pour dire l’humanité
Les nouvelles du Décaméron forment un éventail de la condition humaine. On y trouve des histoires d’amour passionnées, de mariages arrangés, de tromperies savoureuses, mais aussi des récits de fidélité, de sacrifice ou de douleur. Boccace observe la société de son époque avec lucidité, parfois avec tendresse, souvent avec ironie.
L’amour y est tour à tour exalté, moqué ou brisé. La ruse y triomphe souvent de la force, et les femmes, loin d’être passives, apparaissent comme des figures intelligentes, parfois maîtresses du jeu. La religion y est présente, mais regardée sans complaisance : la foi sincère y côtoie l’hypocrisie des clercs. Boccace ne moralise pas. Il montre, il laisse le lecteur juger.
Une œuvre libre et fondatrice
Avec le Décaméron, Boccace choisit d’écrire en italien, la langue du peuple, plutôt qu’en latin. Ce choix audacieux fait de son œuvre l’un des piliers de la littérature italienne, aux côtés de Dante et de Pétrarque. Par son style fluide, son réalisme, son humour et sa liberté de ton, le Décaméron ouvre la voie à la littérature moderne.
Son influence irradie au-delà des Alpes. Chaucer s’en inspire pour ses Contes de Canterbury, Molière et La Fontaine y puisent intrigues et caractères, Shakespeare reprend certaines de ses histoires. Le Décaméron devient un réservoir d’imagination pour les siècles à venir.
La parole contre le silence
Au coeur de cette œuvre, subsiste un même désir : raconter pour demeurer vivant. Boccace nous rappel intimement, grâce à la littérature et à l'invention de récits, la résilience de l'esprit face à la mort.
Le rire, l’amour, l’esprit et le verbe sont autant d'outils aidant à demeurer debout face à la peur et nous permettant, non pas d’oublier la mort, mais de lui refuser le dernier mot.
